Mardi 30, à 17 heures, Manuel Elísio Rodrigues remettra les clés de la petite épicerie qu’il a tenue pendant plus de sept décennies et récupérera le chèque prévu dans le cadre de l’accord conclu avec la société propriétaire de l’immeuble.
Ce geste marquera la fin d’une carrière hors du commun, mais surtout le début d’une nouvelle étape pour un homme qui a consacré l’essentiel de sa vie à son métier et à ceux qui franchissaient chaque jour la porte de son commerce.
Tout commence en 1955. Manuel Elísio a alors 15 ans lorsqu’il quitte son village, dans les environs de Melgaço, dans le Minho, pour rejoindre Lisbonne. Il ne connaît alors ni la ville ni personne.
Son premier emploi est celui de merceeiro, un métier qui n’existe plus vraiment sous la même forme aujourd’hui. Chaque matin, à cinq heures, le jeune Manuel se rend à l’ancien Mercado da Ribeira pour acheter fruits, légumes et autres produits nécessaires à l’épicerie dans laquelle il travaille.
À cette époque, les grandes chaînes de supermarchés et la distribution à grande échelle n’ont pas encore transformé les habitudes de consommation. Le commerce de proximité repose alors sur une relation directe entre le commerçant et ses clients.
Manuel porte quotidiennement entre 10 et 15 caisses lourdes. Il se rend lui-même chez les habitants du quartier pour leur demander ce dont ils ont besoin, puis revient leur livrer leurs commandes le jour même, à pied.
Ses collègues, eux aussi jeunes commerçants, font de même dans les autres commerces de la Rua do Meio à Lapa, dans le quartier de Lapa, au sein de la paroisse d’Estrela.
À l’époque, la rue compte une laiterie, une boucherie, plusieurs épiceries, une poissonnerie et une taverne.
Aujourd’hui, Manuel est le seul à être encore là.
« Le seul qui soit encore ici, c’est moi, le vieux », raconte-t-il avec humour.
À 86 ans, Manuel est aujourd’hui l’un des plus anciens épiciers de Lisbonne. Il aura passé 71 ans derrière le même comptoir.
Arrivé comme jeune employé, il deviendra ensuite propriétaire de l’épicerie, une responsabilité qu’il conservera pendant plusieurs décennies.
Il s’apprête désormais à la quitter, après plusieurs mois de négociations avec la société propriétaire de l’immeuble.
Manuel aurait aimé rester encore un peu : « Je voulais vraiment continuer ici jusqu’à mes derniers jours. » Mais il sait aussi que le moment est venu de passer à autre chose.
Pendant ses dernières années d’activité, sa routine est restée presque inchangée. Il arrivait chaque matin entre huit et neuf heures à l’épicerie, puis rentrait chez lui vers cinq heures, à pied ou en bus. Son domicile se trouve à environ un kilomètre du commerce.
« Ma vie a toujours été entre le travail et ma maison », explique-t-il.
Il vit au troisième étage d’un immeuble qui compte neuf locataires. Il en est aujourd’hui le résident le plus âgé.
« Je m’entends bien avec tout le monde, mais je ne connais le nom de personne », plaisante-t-il.Un commerçant au cœur de son quartier
Pendant toutes ces années, Manuel n’a pas seulement vendu des produits dans son épicerie. Il est devenu une présence familière dans la vie quotidienne du quartier.
Au fil des décennies, il a vu les générations se succéder : des grands-parents disparaître, des parents vieillir, des enfants grandir puis partir.
Il a également été témoin de transformations historiques majeures du Portugal : la guerre coloniale, la Révolution des Œillets, l’adoption de la nouvelle Constitution, l’Expo 98, l’arrivée de l’euro, la période de la troïka, l’explosion du tourisme, la pandémie de Covid-19 et, plus récemment, la panne d’électricité qui a plongé la péninsule Ibérique dans le noir.
Pendant tout ce temps, Manuel était là, derrière le même comptoir.Pendant 71 ans, Manuel a ouvert sa porte, accueilli ses clients, conseillé ses voisins, livré des générations de familles et accompagné les transformations de Lisbonne sans jamais quitter son comptoir.
Les images de Google Street View témoignent elles aussi de cette fidélité. Lors des six passages de la voiture de Google dans la Rua do Meio à Lapa, les portes de son épicerie étaient toujours ouvertes.
En 2009, on peut même apercevoir Manuel debout devant son commerce, vêtu comme à son habitude d’un jean, d’une ceinture et d’une chemise, accueillant les passants avec son caractère chaleureux et bavard.
La prochaine fois que Google Street View parcourra la rue, Manuel ne sera probablement plus derrière le comptoir.
Mais après 71 années de présence, son empreinte, elle, restera profondément attachée à cette rue.
Ce mardi, Manuel ne dit pas adieu à sa vie : il célèbre une carrière commencée à 15 ans, une histoire d’amour de près de quarante ans, plus de sept décennies consacrées à son métier et une vie entière partagée avec son quartier.
À 86 ans, après avoir ouvert sa boutique pendant 71 ans, Manuel Elísio peut enfin prendre le temps de profiter d’une retraite largement méritée.